L’apprentissage de la conceptualisation selon Britt-Mari Barth

 

Selon Britt-Mari Barth, pour construire et acquérir une connaissance nouvelle, c'est-à-dire un savoir ou un concept nouveau, au niveau de l'abstraction et de la généralisation, il faut déployer une démarche intellectuelle, autrement dit des opérations mentales. L'enfant a besoin de la médiation de quelqu'un de plus expérimenté pour l'aider à dégager cette méthode de pensée et pour lui montrer que cette méthode-là, il la « connaît » déjà pour l'avoir utilisée dans ses jeux.

 

Pour acquérir un concept, on apprend à reconnaître et à distinguer les attributs (caractéristiques) essentiels qui le spécifient. Sous le mot qui désigne ce concept, nous regroupons tous les exemples qui possèdent la même combinaison d'attributs essentiels, quelles que soient les différences par ailleurs (les attributs non essentiels).

Les attributs essentiels sont des qualités qui servent à définir un objet. Les attributs non essentiels sont des qualités qui servent à décrire un objet et non à le définir.

 

On peut assimiler la notion de concept à la notion d'ensemble en mathématiques.

Soit A l'ensemble des carrés. Seules les figures fermées comportant 4 segments de droite, de longueur égale et formant 4 angles droits y sont admises. Ce sont les attributs essentiels. La taille, la couleur ou l'orientation ne jouent pas. Ce sont les attributs non essentiels.

Ce qui rend un concept différent d'un autre, c'est la combinaison d'attributs.

Soit B l'ensemble des losanges. Ici, la différence avec l'ensemble A c'est qu'il n'y a pas l'attribut « formant 4 angles droits », mais l'attribut « formant 4 angles ».

Voici un autre exemple: l'ensemble des « noms communs ». Il contient trois exemples: plante, fruit et table. Si on ajoute Pampelune, l'ensemble devient celui des « noms ». La combinaison a changé.

 

Pratiquement toute connaissance, quelque soit le niveau, est structurée de cette façon. Il s'agit ainsi par exemple de traiter le vocabulaire comme des concepts à construire.

Si un concept est une combinaison d'attributs, une règle et un théorème sont des combinaisons de concepts, et une théorie est une combinaison de règles.

Les attributs peuvent aussi, à leur tour, être des concepts, parfois complexes. S'il s'agit donc de l'apprentissage d'un concept dont les attributs sont peu connus, il faut commencer par enseigner ces attributs en tant que concepts eux-mêmes.

La définition de certains concepts est « officiellement  reconnue » dans une société donnée. « Rectangle » et « nombre pair » sont des exemples de cette catégorie. D'autres concepts sont plus « flous » dans leur définition qui peut varier selon les cultures et/ou les individus. La beauté et l'honnêteté sont des exemples de cette catégorie.

Il y a de plus les concepts de relation, qui ont la spécificité de ne pouvoir se définir que par rapport à un autre élément. Par exemple le concept « petit » ou « grand » n'a de sens que par rapport à une mesure, ou à un objet donné comme référence. Ainsi on ne peut pas donner un exemple du concept « contraire » si on ne montre pas, en même temps, deux objets ou idées que l'interrelation place en opposition en ce qui concerne l'un de leurs attributs. Les concepts de temps et d'espace comme avant, après, devant, au milieu... sont d'autres exemples de concepts de relation.

 

Voici une démarche d'élaboration et d'acquisition d'un concept:

1. Donner un premier exemple positif (ou deux à la fois) du concept.

Les exemples positifs contiennent tous les attributs essentiels du concept.

Il s'agit d'observer les exemples positifs pour trouver ce qu'ils ont en commun à chaque fois.

2. Laisser le temps pour chacun de l'observer.

Il est important de donner un temps de délai à l'enfant après une question. Si on augmente ce temps de pause et si on y ajoute une deuxième pause après la réponse de l'enfant, celui-ci améliore et explicite sa première réponse.

3. Noter les observations des enfants au fur et à mesure.

4. Présenter les premiers contre-exemples ou exemples négatifs.

Les exemples négatifs peuvent contenir des attributs essentiels du concept, mais jamais tous à la fois.

L'utilisation d'un contre-exemple pour chaque attribut essentiel aide l'enfant, en lui faisant explorer le « contraste » introduit par l'exemple négatif, à repérer au fur et à mesure ces attributs.

La fonction des exemples est d'aider l'enfant à faire la différence entre attributs essentiels et attributs non essentiels.

5. Demander aux enfants de comparer les exemples.

Favoriser une argumentation entre enfants, un « conflit cognitif ».

6. Noter au tableau, dans un premier temps, toutes les propositions des enfants; puis souligner et rappeler les constantes que l'on décide de retenir comme faisant partie des attributs essentiels.

Ce support évite de surcharger la mémoire et permet de garder la trace des propositions qui n'ont pas été retenues comme attributs valables. Il évite ainsi de refaire les mêmes erreurs par oubli.

Cette procédure permet de visualiser les processus cognitifs et de rendre les enfants conscients de ceux-ci.

7. Présenter d'autres exemples.

Les premiers exemples positifs doivent être simples. Eviter au maximum les attributs non essentiels au début.

Il faut de nombreux exemples, variés, dont les attributs non essentiels changent. Sinon l'enfant prend les attributs non essentiels qui reviennent avec régularité pour des constantes et il va donc confondre les attributs essentiels avec les non essentiels.

Puis on élève la difficulté, notamment en augmentant le nombre d'attributs non essentiels, jusqu'à des exemples négatifs très proches des exemples positifs.

8. Rayer au tableau toute observation qui n'est plus valable.

9. Poser des questions élucidantes qui focalisent l'attention sur les attributs manquants.

 

On peut aussi étudier deux concepts en opposition, en présentant des exemples de chacun, notamment pour les concepts souvent confondus, comme par exemple « masse » et « poids ».

 

Il s'agit ensuite de faire prendre conscience à l'enfant, par la réflexion, de la démarche mentale utilisée pour acquérir le concept, démarche qu'il vient d'appliquer inconsciemment, guidé par l'adulte.

 

Puis l'enfant doit apprendre à faire un transfert de ces opérations intellectuelles pour rendre possible une acquisition autonome des connaissances, et ce dans tous les domaines.

 

Il faut enfin vérifier si l'apprentissage est effectivement complet et si la nouvelle acquisition est transférable dans un autre contexte.

Si on veut évaluer un effet à long terme, il vaut mieux, pour l'évaluation, attendre ou recommencer après un certain temps.

L'enfant a acquis un concept s'il est capable de:

1. distinguer entre exemples positifs et négatifs, jamais rencontrés auparavant, de ce concept;

2. justifier cette distinction, ce qui revient à nommer tous les attributs essentiels du concept (= définition);

3. nommer le concept et associer la dénomination avec les attributs de ce concept;

4. générer ses propres exemples du concept et les justifier;

5. localiser des exemples dans un autre contexte ou utiliser le concept dans un autre contexte (c'est le transfert du contenu);

6. réutiliser le processus de la conceptualisation dans une situation nouvelle (c'est le transfert du processus).

 

Nous terminons ce chapitre en précisant qu’il est intéressant d’introduire certains concepts en restituant les conditions historiques de leur apparition, en essayant de montrer pourquoi et comment ils ont été conçus et à quelles résistances ils ont eu à faire face.

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