Les contes selon Anuntxi Arana, Bruno Bettelheim, Pierre Péju et Bernard Aucouturier

 

Selon Anuntxi Arana, lorsque tout le monde pense que ce que raconte un conte n’est jamais arrivé, alors c’est un conte et non pas un mythe, car celui-ci doit être cru pour être mythe. Il semble cependant que les contes merveilleux proviennent des mythes.

 

1. Les contes selon Bruno Bettelheim

1.1 Considérations générales

● Dans la société traditionnelle, le conte était associé le plus souvent à la veillée, à laquelle participaient, pour des travaux collectifs ou pour le plaisir, tous les membres de la société villageoise, quel que fut leur âge.

 

● Quatre ou cinq ans, c'est l'âge de l'enfant où les contes de fées commencent à exercer leur action bénéfique.

 

● Il est préférable de raconter les contes de fées, au lieu de les lire à haute voix. Si on les lit, il faut le faire en accentuant l'émotion dégagée par l'histoire et suscitée chez l'enfant. Le fait de raconter un conte de fée devrait être un événement interpersonnel où l'adulte et l'enfant prennent une part égale, ce qui ne peut jamais être le cas lorsque l'histoire est simplement lue.

 

● Après avoir raconté un conte de fée, il est souhaitable de ne pas s'empresser d'en raconter un autre. Il faut donner à l'auditeur l'occasion de ruminer l'histoire, l'encourager à en parler, répéter l'histoire et lui donner le temps de l'assimiler.

 

● Les éléments les plus stables des contes de fées traditionnels sont : l'imagination, la menace (contre l'existence physique ou morale du héros), la guérison (d'un profond désespoir), la délivrance (d'un grand danger) et le réconfort (le dénouement heureux).

 

● Les contes de fées enrichissent la vie de l'enfant en stimulant et alimentant son imagination.

Les images des livres illustrés imposent à l'enfant les associations visuelles de l'illustrateur et l'empêchent d'avoir les siennes propres. Le conte de fée perd ainsi beaucoup de sa signification personnelle quand ses personnages et ses événements prennent substance non pas dans l'imagination de l'enfant, mais dans celle de l'illustrateur.

 

1.2 L'enfant animiste

● Plus Bettelheim essayait de comprendre pourquoi les enfants trouvent les contes de fées beaucoup plus satisfaisants que toutes les autres histoires qu'on peut leur proposer, pourquoi les contes de fées réussissent si bien à enrichir la vie intérieure de l'enfant, plus il se rendait compte que, plus profondément que tout autre matériel de lecture, ils débutent là où se trouve en réalité l'enfant dans son être psychologique et affectif.

 

● Comme l'a montré Piaget, la pensée de l'enfant reste animiste jusqu'à l'âge de la puberté. L'enfant tient pour établi que ses relations avec le monde inanimé s'alignent sur le même modèle que celles qui le lient au monde animé des êtres humains. Les animaux des contes de fées lui parlent de choses qui pour lui ont une signification. L'enfant peut croire que le vent peut parler et conduire le héros là où il veut aller, que l'homme peut être changé en animal et inversement. L'enfant fait confiance à ce que lui raconte le conte de fées parce qu'ils ont l'un et l'autre la même façon de concevoir et d'expérimenter le monde.

 

● Trop de parents voudraient que l'esprit de leur enfant fonctionnât comme le leur, comme si notre compréhension de nous-même et du monde, et nos idées sur le sens de la vie, n'étaient pas soumises à une lente évolution qui aboutit à la maturité adulte.

 

● Tous les efforts tendant à essayer de faire comprendre rationnellement à l'enfant ce qui se passe ne peuvent avoir aucun effet sur lui car il ne pense pas encore d'une façon rationnelle. Pour l'enfant, les gens ne pleurent pas parce qu'ils sont tristes, ils ne frappent pas parce qu'ils sont en colère : ils pleurent ou ils frappent un point s'est tout. Un enfant peut dire « J'ai fait ça parce que je suis en colère ! » Il n'expérimente alors pas sa colère en tant que telle, mais seulement comme une impulsion qui l'incite à frapper, à détruire. Ce n'est qu'à la puberté que nous commençons à identifier nos émotions pour ce qu'elles sont, sans agir immédiatement selon elles.

 

1.3 Le conte aide l'enfant

● A force d'avoir été répétés pendant des siècles (sinon des millénaires), les contes de fées se sont chargés de significations aussi bien apparentes que cachées.

 

● Le conte de fées est l'expression symbolique (il s'adresse à l'enfant dans un langage symbolique, il ne parle pas de faits tangibles, ni de personnes et d'endroits réels) des expériences les plus importantes de la vie. C'est une transposition imaginaire et exagérée des tâches que l'enfant aura à accomplir, de ses espoirs et de ses appréhensions. L'enfant a en effet besoin de recevoir, sous une forme symbolique, des suggestions sur la manière de traiter ses problèmes et de s'acheminer en sécurité vers la maturité.

 

● Le problème essentiel que tout être humain doit affronter dès le début de son existence est : faut-il céder au principe de plaisir, qui nous pousse à la satisfaction immédiate de nos désirs ou qui nous conduit à nous venger violemment de nos frustrations, ou devons-nous renoncer à vivre au gré de ces pulsions et à accepter bien des frustrations tout en avançant dans le long et dur chemin de la satisfaction ?

 

Un autre problème existentiel très important est : faut-il aborder la vie avec la conviction que l'on peut venir à bout de toutes les difficultés ou avec une mentalité de vaincu ?

Les contes de fées répondent à ces questions. Ils nous disent par exemple qu'une bonne vie est à notre portée à condition que nous n'esquivions pas les combats plein de risques.

Ils décrivent, sous une forme imaginaire et symbolique, les étapes essentielles de la croissance et de l'accession à une vie indépendante. Ils aident l'enfant à renoncer à ses désirs infantiles de dépendance à l'égard de ses parents et à parvenir à une existence indépendante plus satisfaisante.

Si les parents encouragent verbalement l'enfant à « mûrir », à évoluer psychologiquement ou géographiquement, l'enfant interprète ces efforts en se disant « Ils veulent se débarrasser de moi ! ». L'enfant doit décider lui-même de ses démarches vers le monde extérieur, au moment qu'il jugera opportun. Le conte de fées favorise ce processus parce qu'il se contente de faire signe ; tout est dit implicitement, sous une forme symbolique.

Les contes de fées enrichissent ainsi la vie de l'enfant en l'aidant à voir clair dans ses émotions, en s'accordant à ses angoisses et à ses aspirations, en l'aidant à mettre un peu de cohérence dans le tumulte de ses sentiments, en lui faisant prendre conscience de ses difficultés psychologiques dues par exemple aux dilemmes oedipiens, aux rivalités fraternelles, au renoncement aux dépendances de l'enfance et à certains désirs, à la peur de grandir, aux obligations morales, au besoin d'être aimé et à la peur d'être considéré comme un bon à rien, à la peur de la mort, au désir d'une vie éternelle (cependant, précise Anuntxi Arana, les contes basques, notamment ceux du Pays Basque Nord, expriment le souhait de mourir paisiblement après avoir eu une belle vie, pas celui d’avoir une vie éternelle ; la mort est donc acceptée lorsque c’est une mort paisible)..., tout en lui suggérant par l'exemple des solutions à celles-ci, en lui donnant confiance en lui et en son avenir. Et cela est aussi vrai pour les enfants que pour les adultes.

 

1.4 Fantasmes et réalité

● Beaucoup de parents pensent que seules la réalité consciente et des images généreuses devraient être présentées à l'enfant, pour qu'il ne soit exposé qu'au côté ensoleillé des choses. Mais la vie réelle n'est pas que soleil... La mode veut que l'on cache à l'enfant le penchant qu'ont tous les humains à agir agressivement, asocialement, égoïstement, par colère ou par angoisse. Nous désirons que nos enfants croient que les humains sont foncièrement bons. Mais l'enfant sait qu'il n'est pas toujours bon, et souvent, même s'il l'est, il n'a pas tellement envie de l'être. Cela contredit ce que lui racontent ses parents, et l'enfant apparaît comme un monstre à ses propres yeux.

L'enfant peut avoir des désirs de meurtre et avoir envie de mettre en morceaux choses et gens. Les contes de fées lui disent implicitement que d'autres enfants que lui ont les mêmes fantasmes. Il sent ainsi qu'il n'est pas le seul être au monde à imaginer de telles choses. Ainsi ses fantasmes ne prennent pas pour lui un aspect effrayant.

L'enfant peut jouir au maximum de ses fantasmes de vengeance vis-à-vis de ses parents, s'il est subtilement guidé pour les orienter vers un objectif qui n'est pas ses parents, tout en étant très proche d'eux, par exemple un méchant personnage qui a pris la place du père ou de la mère : le beau-père ou la belle-mère du conte de fées. L'enfant n'a ainsi aucune raison de se sentir coupable.

 

● Les histoires « vraies » qui se rapportent au monde « réel » peuvent apporter des informations intéressantes aux enfants, mais elles vont à l'encontre des principales expériences internes de l'enfant. Il faut donc condamner tout usage exclusif des histoires réalistes.

Si on ne raconte à l'enfant que des histoires conformes à la réalité (et donc fausses pour une part importante de sa réalité intérieure), il peut au cours de l'adolescence prendre en haine le monde rationnel et s'évader totalement dans un univers de fantasmes, comme pour rattraper ce qu'il a perdu du temps de son enfance. Durant toute la vie, tout ce qui se passe dans la réalité peut être incapable de satisfaire convenablement les besoins inconscients. Il en résulte que l'individu a toujours l'impression que sa vie est incomplète.

Quand les histoires réalistes viennent s'ajouter à une présentation abondante des contes de fées, l'enfant peut alors recevoir une information qui s'adresse aux deux parties de sa personnalité en herbe : à la partie rationnelle comme à la partie affective.

Par contre les histoires qui serrent de près la réalité et qui mélangent des éléments réalistes aux mécanismes magiques et fantastiques, ne peuvent qu'embrouiller le réel et l'irréel dans l'esprit de l'enfant.

Le conte de fées, lui, après s'être lancé dans des événements fantastiques, revient à la réalité à la fin du conte. L'enfant apprend ainsi que l'on peut sans dommage se laisser emporter par son imagination à condition de ne pas en rester éternellement prisonnier.

 

1.5 Extérioriser ses désirs

Pour vaincre les difficultés auxquelles il doit faire face, l'enfant a besoin d'être encouragé par des fantasmes où le héros, avec lequel il peut s'identifier, parvient à sortir avec succès de situations incroyablement difficiles.

Dans les contes de fées, les processus internes de l'individu, ses conflits intérieurs, sont extériorisés et deviennent compréhensibles parce qu'ils sont représentés par les personnages et les événements de l'histoire.

Chez l'enfant, chaque fois que l'inconscient vient au premier plan, c'est-à-dire chaque fois qu'il est dominé par les pressions de ses processus mentaux internes, ce qui arrive fréquemment, l'inconscient submerge la totalité de sa personnalité. Pour avoir quelques prises sur ses processus internes, il est contraint de les extérioriser. Pour parvenir à un semblant de maîtrise sur le contenu de son inconscient, l'enfant doit mettre de la distance entre lui-même et ce contenu et le considérer comme quelque chose qui lui est extérieur. Le problème est de savoir comment cela peut se faire sans que les extériorisations prennent à leur tour le dessus. Des objets tels que des poupées ou des animaux en peluche sont utilisés pour personnifier différents aspects de la personnalité de l'enfant qui sont trop complexes, trop inacceptables et contradictoires pour qu'il puisse les maîtriser. L'enfant peut ainsi extérioriser par le jeu certaines pressions de son inconscient. Mais beaucoup d'enfants ne s'y prêtent pas parce que ces pressions sont trop complexes, trop contradictoires, ou trop dangereuses et désapprouvées par la société. C'est ici que les contes de fées aident énormément les enfants.

L'enfant peut donner corps à de profonds désirs (par exemple le désir oedipien d'avoir un enfant du père ou de la mère) d'une façon indirecte en entourant de sollicitude un animal réel ou un animal jouet comme s'il s'agissait d'un vrai bébé. Ce faisant, en extériorisant son désir, l'enfant satisfait un besoin profondément ressenti. Mais si l'on aidait l'enfant à prendre conscience de ce que la poupée ou l'animal représente pour lui et de ce qu'il manifeste par ses jeux, c'est-à-dire de la signification inconsciente de son comportement, on le plongerait dans une confusion profonde. Avant qu'une identité soit bien établie, elle peut être facilement ébranlée ou détruite par la prise de conscience de désirs compliqués, destructifs, ou de désirs oedipiens, qui sont contraires à une identité solide. De même les contes de fées peuvent aider l'enfant en produisant leur effet bénéfique d'extériorisation, tant que l'enfant ne sait pas ce qu'ils signifient pour lui sur le plan psychologique. S'il arrive aux parents de deviner correctement les raisons pour lesquelles l'enfant a été ému par un conte de fées, ils feront bien de garder pour eux leur découverte. Il est toujours indiscret d'interpréter les pensées inconscientes d'un individu et de lui rendre conscient ce qu'il désire cacher dans sa préconscience. Il est aussi important, pour le bien-être de l'enfant, qu'il sente que ses parents partagent ses émotions en prenant plaisir au même conte, que de savoir qu'ils ignoreront ses pensées les plus intimes jusqu'au moment où il aura décidé de les révéler. La domination des parents peut paraître sans limite (et donc envahissante et destructive) s'ils donnent à l'enfant l'impression qu'ils peuvent lire dans ses pensées avant même qu'il ait commencé à en prendre conscience.

 

Les contes de fées offrent ainsi des personnages sur lesquels l'enfant peut extérioriser ce qui se passe dans sa tête, et d'une façon contrôlable. Ils lui montrent par exemple comment il peut matérialiser ses désirs destructifs dans tel personnage.

(En psychanalyse, l'identification est le processus psychologique par lequel le sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l'autre et se transforme, totalement ou partiellement sur le modèle de celui-ci. La personnalité se constitue et se différencie par une série d'identifications. La projection est l'opération par laquelle le sujet expulse de soi et localise dans l'autre, personne ou chose, des qualités, des sentiments, des désirs, voire des « objets », qu'il méconnaît ou refuse en lui.)

Les fantasmes procurés par les contes de fées, et que la plupart des enfants auraient grand-peine à inventer d'une façon aussi achevée et satisfaisante, aident énormément l'enfant à surmonter ses angoisses oedipiennes, tout en restant, dans la réalité, en bons termes avec leurs parents. Par exemple, une mère ne peut pas approuver son petit garçon lorsqu'il a envie d'éliminer papa pour avoir maman... Mais elle peut l'encourager quand il se met dans la peau du tueur de dragons qui s'empare de la belle princesse. De quatre ans à la puberté, l'enfant a besoin de connaître des images symboliques (des fées, des sorcières...) qui le rassurent en lui montrant qu'une solution heureuse attend ses problèmes oedipiens.

En l'absence d'une conclusion encourageante (ce qui arrive souvent dans les contes modernes), l'enfant a l'impression qu'il n'a aucune chance d'échapper aux tragédies de sa vie.

En racontant des contes de fées à leur enfant, les parents lui montrent qu'ils considèrent comme appréciable et légitime le fait que l'enfant projette dans les contes ses expériences intérieures, que son besoin de s'engager dans un monde de fantasmes et l'impossibilité où il est de s'en empêcher ne constituent pas une faiblesse.

 

1.6 Le conte suggère

Les contes de fées ne donnent pas à l'individu en cours de croissance des leçons sur la façon dont il doit se conduire. C'est l'individu qui trouve ses propres solutions en méditant ce que l'histoire donne à entendre sur lui-même et sur ses conflits internes à un moment précis de sa vie.

Le conte influence la pensée de l'enfant sans lui dire ce qu'il doit faire, en lui permettant de tirer lui-même ses conclusions. Seul ce processus est à même d'apporter une véritable maturité. Si, par contre, on dit à l'enfant ce qu'il doit faire, on met en place sa servitude à l'égard du diktat des adultes.

Ainsi, le conte de fées ne donne pas de réponses précises, il suggère ; ses messages peuvent sous-entendre des solutions, mais elles ne sont jamais clairement exprimées. Ils laissent l'imagination de l'enfant décider si (et comment) il peut s'appliquer à lui-même ce que révèle l'histoire sur la vie et sur la nature humaine. Les fables par contre ne contiennent aucun sens caché. Elles expriment toujours une vérité morale ; elles nous empêchent d'agir d'une façon qui nous est décrite comme nocive.

 

1.7 Le surmoi, le moi et le ça

Selon la théorie psychanalytique, l'inconscient est, chez l'enfant comme chez l'adulte, un déterminant puissant du comportement. Si le matériel inconscient peut, à un certain degré, accéder au conscient et se livrer à l'imagination, son potentiel de nocivité, pour nous-même et pour les autres, est alors très réduit ; une partie de sa force peut être mise au service d'objectifs positifs.

En psychanalyse, le « surmoi », le « moi » et le « ça », sont les trois instances de la personnalité. Le « moi » est ce qui, dans l'individu, adapte l'organisme à la réalité, contrôle les pulsions (le « ça », c'est-à-dire nos pressions instinctuelles, notre nature animale, la manifestation du principe de plaisir) condamnées par le « surmoi ». Le « surmoi » est l'élément de la structure psychique agissant inconsciemment sur le « moi » comme moyen de défense contre les pulsions susceptibles de provoquer une culpabilisation, et qui se développe dès l'enfance par identification avec l'imago parentale (prototype inconscient des parents acquis dans l'enfance). Le « surmoi » est le fondement du sens moral.

Le conte de fées s'adresse au « moi » en herbe des enfants et favorisent son développement. Tandis que l'intrigue du conte évolue, les pressions du « ça » se précisent et l'enfant voit comment il peut les soulager tout en se conformant aux exigences du « moi » et du « surmoi ».

Les enfants, qui ne contrôlent pas leur « ça » de façon consciente, ont besoin d'histoires qui autorisent au moins une satisfaction imaginative de ces « mauvaises » tendances, et ils ont également besoin de modèles spécifiques pour les sublimer.

 

1.8 L'intégrité de la personne

L'enfant peut se diviser en deux êtres qui selon son idée bien arrêtée, n'ont rien en commun. En se réveillant, il se peut qu'un enfant dise « Quelqu'un a mouillé mon lit ! ». Le « quelqu'un » dont il parle est cette partie de lui-même dont il vient de se séparer ; cet aspect de sa personnalité lui est vraiment devenu étranger. Insister pour qu'il reconnaisse qu'il est le seul coupable, c'est essayer de lui imposer prématurément le concept de l'intégrité de la personne humaine, et cette insistance ne ferait que retarder son développement. Pour parvenir à un sentiment solide de son propre « moi », l'enfant a besoin de le limiter pendant un certain temps à ce qu'il approuve et désire totalement de lui-même. Il peut ensuite commencer lentement à accepter l'idée que son « moi » peut aussi contenir certains aspects d'une nature plus douteuse.

 

2. Mythologie basque selon Anuntxi Arana

Selon Anuntxi Arana, la plupart des contes de la mythologie basque sont aussi des récits des disputes que les gens ont avec les personnages mythiques (laminak ou jentilak), même si de temps en temps on trouve une harmonie entre les deux groupes. Ces relations sont le reflet des problèmes qui existent entre voisins. Ce qui veut dire que par l’intermédiaire des mythes, les gens réfléchissent aux relations qu’ils ont avec leurs voisins : amitié et jalousie, entraide et querelles… Il semble aussi que les mythes ont plaisir à réfléchir sur la propriété, les échanges et le vol.

Par ailleurs, selon Anuntxi les mythes peuvent agir en faveur de l’aliénation et de l’acceptation de l’oppression. Par exemple, elle dénonce la tendance sexiste de certains contes basques, mais souligne également que cette tendance peut être changée par le conteur.

 

3. Les contes selon Pierre Péju

Le conte n'a pas uniquement pour but d'aider l'enfant, en proie à ses tourments pulsionnels, à y voir clair et à s'orienter pour acquérir une sexualité adulte et une personnalité épanouie. Si les contes ont indéniablement la structure oedipienne qu'y voit Bettelheim, une très large partie de leurs éléments évoquent au contraire la fuite et la marge. Le conte vient ainsi satisfaire imaginairement un désir tout aussi légitime que celui d'épouser la mère ou de tuer le père : celui d'échapper à toute cette problématique, celui d'être enlevé, soustrait à la famille, à l'habitude, aux enchaînements trop prévisibles d'une destinée.

Bettelheim nous fait regarder chaque élément du conte comme un indice nous mettant sur la piste de son « vouloir dire » profond. Il y a chez Bettelheim une rigidité explicative dominée par la notion d'oedipe. Il simplifie à l'extrême lorsqu'il paraît estimer que l'inconscient des contes est structuré essentiellement par le complexe d'oedipe.

De plus il surestime la préoccupation morale dans la conduite de l'enfant (par exemple lorsque soi-disant il accuse la partie mauvaise de lui-même lorsqu'il a fait pipi dans son lit).

Croyant y découvrir des finalités thérapeutiques ou éducatives universellement élaborées par l'inconscient collectif, la psychanalyse tend à uniformiser les contes.

 

Creuset de l'imagination créatrice, les contes sont peut-être un point de départ pour inventer sa propre vie, qui ne se réduit pas au franchissement des stades de la libido puis à la résolution du complexe d'oedipe, et qui ne s'arrête pas brusquement lorsqu'on coïncide à peu près avec les figures normalisées de l'adulte dont Bettelheim fait l'aboutissement des contes (marié, hétérosexuel...).

 

L'univers des contes est un terrier de rêveries. Ils comportent presque tous cette trappe vers l'ailleurs, par où notre imagination peut fuir. Ils parlent de la nature, de la zone des indéterminations et des expériences riches qu'est la forêt ou la montagne, de la curiosité pour le monde, pour les bêtes ou pour les métaux, curiosité qui s'assouvit dans une indifférence totale aux problèmes familiaux inconscients.

 

Dans les plis des grands contes, quelque chose témoigne de l'existence de désirs absolument anoedipiens, par exemple le désir de partir et de vagabonder, le désir de ne pas se marier, le désir de vivre en bande, le désir de communiquer avec toutes les forces du monde... Existent en nous des « désirs de s'animaliser », de devenir arbre ou caillou... Cette autre vie de l'inconscient est faite de fuites : pures façons d'échapper aux allures de personne humaine, aux rôles sociaux ou familiaux, à la stricte séparation des genres et des espèces. Les contes donnent également une ouverture vers d'autres modes d'être et d'autres façons de sentir.

 

La beauté de la petite fille de nombreux contes vient de ce qu'elle se tient dans une marge de la pensée dominante et dominatrice (phallocentriste, patriarcale).

Malheureusement la plupart des contes traditionnels ferment en s'achevant tout ce qu'ils ont ouvert (ou laissé entendre) afin que tout rentre dans l'ordre. Ils montrent l'échappée de la petite fille et ils décrivent aussi comment elle est piégée, reprise, réinstallée, en un mot faite reine ! Heureusement pour les filles, heureusement pour tout le monde, les contes ne représentent pas seulement une leçon pour faire accepter un destin ou une initiation, mais plutôt un exposé.

 

Les histoires populaires que préservent respectueusement les frères Grimm touchent en nous les mêmes noyaux d'enfance que les contes qu'inventèrent certains poètes romantiques allemands comme Achim von Arnim, Clemens Brentano, Ludwig Tieck ou E.T.A. Hoffmann dans les premières années du XIXè.

 

4. Les histoires selon Bernard Aucouturier

Raconter aux enfants une histoire est un jeu dramatique de réassurance profonde par la médiation du langage.

L’histoire se joue sur ces deux registres :

- la montée de l’angoisse qui donne une valeur dramatique à la narration à partir des thèmes de la peur d’être dévoré, croqué, déchiré ou coupé en morceaux, poursuivi, attrapé, enfermé, abandonné, perdu, autant de thèmes relevant de l’inconscient, qui se réfèrent à l’angoisse de persécution et d’être détruit, ainsi qu’à l’angoisse de perte de la mère.

- le retour à des bases de réassurance créatrices de sécurité émotionnelle. En effet, il est très important que le héros de l’histoire, auquel s’identifient les enfants, survive et triomphe de l’agresseur (du loup, de l’ogre, de la sorcière…).

 

Selon Aucouturier, le conteur doit utiliser sa gestualité, les variations toniques de sa voix, accélérer le rythme de la narration, puis créer des ruptures, par la lenteur, le silence, l’attente, il doit créer des étonnements, des surprises fortes qui résonnent émotionnellement, sans pour cela intensifier l’angoisse qui éloignerait la dimension symbolique et dans ce cas ferait naître la peur réelle.

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