La trace selon Arno Stern

 

Ce qui vaut ici pour l'enfant, souvent vaut également pour l'adulte.

 

1

Le dessin ce n’est pas uniquement ce « bon coup de crayon » de gens dits « doués ».

Nous ne souhaitons pas nécessairement faire naître chez l’enfant le désir d’être un de ces « dessinateurs doués ».

Les dessins ne sont ni réussis, ni ratés.

Nous ne considérons pas le dessin enfantin comme une forme d’art.

 

2

Le désir de l’enfant est de tracer selon son impulsion naturelle.

Si personne ne le distrait, l’enfant fait ce que lui dicte son élan spontané.

La disposition pour l’acte de tracer est en chacun de nous. Son accomplissement donne un plaisir sans bornes.

 

3

Si ceux qui lui servent de référence acquiescent à son jeu, l’enfant se laisse aller à ce plaisir sans retenue et ce jeu prendra une place importante dans sa vie. Il fera ainsi l’expérience d’actes que ne dicte pas la raison et dont ne résultent pas des œuvres, qui sont des objets regardés, reçus – ou rejetés – par les autres.

L’acte de tracer requiert l’enfant tout entier ; et cependant, il l’accomplit allégé des contraintes du raisonnement.

Un tracé s’impose à la main, et la raison ne « s’éveille » qu’ensuite et habille ce tracé d’une image. Il y a une constante oscillation entre la démarche intentionnelle et une manifestation spontanée. Il n’y a pas les images d’un côté, seulement intentionnelles, et les tracés de l’autre côté, purement spontanés. L’enfant croit qu’il crée au gré de son intention, mais des préoccupations incontrôlées dictent son désir.

 

4

La trace n’est porteuse d’aucun message.

La trace ou le dessin qui émane d’un enfant est prévisible et n’est pas différent de ce qui s’impose à un autre, à un moment de son évolution.

Dans des populations non scolarisées et dont le mode de vie est particulièrement marqué par un environnement spécifique, dans des déserts, en brousse, dans la forêt vierge amazonienne et la jungle de Nouvelle-Guinée par exemple, on a pu constater qu’il existe un répertoire dans lequel tous les enfants viennent puiser et qu’il y a universalité de la manifestation naturelle du tracé et du dessin au-delà de tout conditionnement culturel.

 

5

Nous ne sacrifions pas l’expression de l’enfant à nos ambitions culturelles.

Nous ne demandons pas aux enfants d’illustrer ce qu’on leur raconte, de dessiner pour raconter des histoires.

Toute intervention extérieure risque de troubler et de restreindre le dessin de l'enfant, de le dévier de son accomplissement naturel : une question posée, une suggestion, une incitation, un commentaire, une interprétation, un jugement de valeur, l’étonnement, une correction, une exposition, la félicitation, l’admiration, la glorification… engendrent une dérive, et ce qui a lieu, en conséquence, n’est plus la manifestation vraie, mais la réponse à l’attente d’autrui : ce dessin instauré par et pour les adultes.

 

6

Les enfants soumis à des questions sur leurs dessins sont forcés d’inventer des justifications pour ce qu’ils ont émis selon leur impulsion.

 

7

Nous ne souhaitons pas que l’enfant compare, cherche des modèles, essaye de se conformer à leur exemple…

 

8

Si l’enfant de 5, 10 ou 15 ans perd sa spontanéité, c’est sans doute à cause de nos influences et de nos pressions.

Nous ne souhaitons pas que l’enfant devienne tellement dépendant de ceux qui le jugent qu’il n’envisage même pas un acte sans résultat mesurable.

 

9

Nous souhaitons que l'enfant dessine sans chercher à être apprécié des autres.

 

10

La nécessité qui suscite un phénomène d’expression est durable. Ce qui est essentiel ne se manifeste pas fortuitement, mais avec une grande insistance.

Tout ce qui s’impose spontanément, sans incitation étrangère, par une nécessité propre à la personne, est immanquablement répété. La répétition n’est donc pas un signe d’un manque d’imagination.

 

11

Nous ne demandons pas aux enfants de réaliser des dessins d'observation.

En suggérant le dessin d’observation on veut généralement que les enfants reproduisent, le plus fidèlement possible, ce qu’on porte à leur contemplation. On considère souvent comme le sommet de la réussite un dessin exact, telle une photographie. On pense que le dessin naît de l’observation, que l’œil capte des images et les dicte à la main, que la main est au service de l’œil.

 

12

Un jour, il semble à l’enfant reconnaître, dans ce que sa main a formé, une analogie avec les caractéristiques d’un objet qui lui est apparu dans son environnement. A partir de ce moment, le tracé sera lié à l’idée de représenter. Cependant, quand l’enfant représente par exemple une maison, ce n’est pas celle de son environnement, ce n’est pas une image qui restitue la chose rencontrée dans son aspect réel, car l’enfant ne dessine pas pour reproduire ce qu’il voit. Certes, l’enfant représente des choses dont il sait l’existence, mais il ne reproduit pas le monde, il crée son monde, reflet de ses préoccupations, de ses expériences, de ses rêves, avec ce qui a de l’importance pour lui. Sa vraie personnalité peut ainsi se déployer.

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