L'apprentissage du langage écrit

 

La recherche en neurosciences cognitives

Voici, selon David A. Sousa, certaines choses que la recherche en neurosciences cognitives jusqu'en 2005 nous a apprises sur l'apprentissage du langage écrit:

 

1. Le programme d'apprentissage de la lecture doit mettre l'accent sur:

 

- l'acquisition de la capacité de reconnaître que les phrases du langage oral sont constituées de mots, les mots de syllabes, et les syllabes d'attaques et de rimes qui peuvent être séparées en phonèmes ;

La syllabe est une unité d'articulation (chaque mouvement articulatoire permet la production d'une syllabe) dont le « noyau » est composé d'une voyelle. Traditionnellement, on considère que la présence d'un E muet à la fin d'un mot ne crée pas une nouvelle syllabe. Ainsi « crabe » a une seule syllabe. Toutefois, le mot suivant peut rendre obligatoire la prononciation du E muet (« un crabe blanc »).

L'attaque est la consonne ou le groupe de consonnes initiales de la syllabe, la rime étant constituée de la voyelle et des phonèmes qui suivent. Ainsi dans le mot monosyllabique « cloche », l'attaque est /cl/ et la rime /oche/.

Le phonème est la plus petite unité phonologique qui permet de différencier deux mots : « cloche », par exemple, diffère de « croche » par un seul phonème.

Un phonème est transcrit à l'écrit par un graphème. Celui-ci peut être composé d'une seule lettre ou de plusieurs (en, ou, eau, ch...), le même phonème pouvant être transcrit par plusieurs graphèmes (o, au, eau...). Le phonème revêt donc une importance particulière par rapport à l'écrit dans la mesure où les systèmes alphabétiques d'écriture sont fondés sur la représentation graphique de cette unité.

 

- la connaissance des lettres de l'alphabet (comprendre le nom des lettres) et leur reconnaissance (à l'écrit), et la capacité à associer ces lettres avec les sons qu'elles représentent. (Pour la plupart des enfants, maîtriser le principe alphabétique est essentiel pour bien apprendre à lire. Les méthodes qui enseignent explicitement ce principe donnent de meilleurs résultats que celles qui ne le font pas. Par ailleurs, le lecteur débutant devrait-il commencer à apprendre les lettres de l'alphabet par leur nom (a, b, c...) ou commencer par le son que représente chacune de ces lettres (ah, beh, sss...)? En 2005 la recherche n'avait pas encore réussi à déterminer laquelle de ces deux approches était la plus efficace.) Cependant, les programmes de lecture qui accordent une trop grande importance aux exercices répétitifs et intensifs sur les correspondances lettre-son ennuient les enfants;

 

- l'apprentissage des mots qui reviennent le plus souvent dans la langue et dont les enfants ont besoin pour écrire (le vocabulaire);

 

- la compréhension des règles de l'orthographe et les conventions de l'écrit;

 

- la compréhension des règles de la grammaire et celles touchant l'ordre des mots dans les expressions et les phrases (la syntaxe);

 

- la fluidité de la lecture;

 

- la compréhension (la sémantique).

 

2. L'apprentissage de toute capacité, dont le savoir-lire, requiert l'entraînement. Pour que le cerveau construise et renforce les réseaux de neurones requis pour apprendre et maîtriser une capacité, la personne doit être exposée à répétition au contenu visé par l'apprentissage et traiter elle-même ce contenu. A tout âge et à tout niveau, plus une personne lit, plus cette personne sera compétente.

 

3. La motivation est la clé de l'apprentissage réussi d'une capacité, car elle fait que la personne continue de porter son attention sur cet apprentissage et de s'exercer. L'enseignement de la lecture requiert ainsi des textes qui suscitent l'intérêt du lecteur.

 

4. L'enseignement de la lecture se fait aussi dans chaque discipline.

 

5. Pour mémoriser pendant quelques minutes ou quelques jours, les enfants de moins de six ans ne peuvent composer qu'avec plus ou moins deux éléments d'information à la fois. Les pré-adolescents peuvent en traiter de trois à sept (en moyenne cinq). Les adolescents et les adultes: une moyenne de sept éléments (de cinq à neuf). Cette capacité limitée explique pourquoi nous devons mémoriser une chanson ou un poème par étapes. Elle explique aussi pourquoi les lecteurs débutants ont de la difficulté à comprendre les phrases longues ou celles ayant une structure ou une syntaxe complexes.

 

6. Pour certains enfants, l'écriture devient une façon plus facile que la lecture d'aborder l'alphabétisation. En lecture, le processus demande de transformer des séquences de lettres en sons. C'est donc le processus inverse de celui de l'écriture qui consiste à passer des sons aux lettres. Ecrire peut être une tâche simple, car cela demande à l'enfant de passer de sons déjà connus et automatiques aux lettres, plutôt que de passer de lettres inconnues comme cela arrive en lecture, à ce qui est connu (Chomsky).

 

7. L'apprentissage d'une seconde langue: quelle que soit la langue, lire requiert un solide lexique mental du vocabulaire oral. Donc, apprendre d'abord le langage oral de la seconde langue à acquérir est la priorité de l'enfant, car cette capacité lui fournira la base lui permettant d'entendre et de reproduire la structure des mots à l'oral et d'apprendre ensuite le principe alphabétique propre aux sons de cette langue. Pareillement, le sens profond que revêt pour l'enfant l'apprentissage de la lecture dépend de la compréhension du langage utilisé dans le texte à lire.

Il s'agit donc d'enseigner à lire à un enfant dans sa langue maternelle en même temps qu'il acquiert le langage oral dans la seconde langue. L'enseignement explicite de la lecture dans celle-ci débute lorsque l'enfant la parle avec un niveau suffisant de compétence.

 

La progressivité des apprentissages

Voici une progressivité des apprentissages selon les programmes officiels, les concepteurs de la méthode Phono et Maria Montessori:

 

1) Acquérir la capacité de reconnaître que les phrases du langage oral sont constituées de mots, les mots de syllabes, et les syllabes d'attaques et de rimes qui peuvent être séparées en phonèmes

L'ensemble des recherches menées en psychologie cognitive justifie de sensibiliser très tôt les jeunes enfants (dès 3-4 ans) aux réalités sonores de la langue et de commencer à leur proposer des activités phonologiques effectuées sans contrôle conscient (des jeux avec les sons, des jeux sur les sons), pour ensuite chercher à atteindre, vers 5 ans, une prise de conscience des unités traitées. C'est-à-dire que vers 5 ans l'analyse segmentale en phonèmes peut être abordée, même si cet exercice trouve bien mieux sa place quand il est intégré à l'apprentissage du code alphabétique, c'est-à-dire vers 6 ans.

Il est intéressant, comme le suggère la méthode Phono, d'utiliser comme support à l'analyse phonologique des mots oraux, des cartes contenant des images (un imagier) : elles sont un bon moyen pour soutenir l'activité intellectuelle des enfants sans l'alourdir inutilement par la mémorisation des mots qu'ils doivent analyser. De la même manière il est très difficile pour les jeunes enfants de rechercher dans leur lexique mental « des mots où l'on entend telle syllabe ou tel phonème ». C'est pourquoi, les mots à analyser doivent d'abord être proposés par l'adulte (ou choisis parmi les cartes de l'imagier). Bien entendu, on accueille positivement toutes les propositions spontanées des enfants.

 

Voici quelques exercices :

 

- Écouter et pratiquer en les prononçant correctement de petites comptines très simples qui favorisent l’acquisition de la conscience des sons (voyelles essentiellement et quelques consonnes sur lesquelles on peut aisément effectuer des jeux sonores).

- Scander les syllabes de mots, de phrases ou de courts textes.

- Repérer des syllabes identiques dans différents mots.

- Pratiquer des comptines qui favorisent l’acquisition des sons.

- Distinguer mots et syllabes.

- Dénombrer les syllabes d’un mot ; localiser une syllabe dans un mot (début, fin).

 

Il est souhaitable d'utiliser le terme de « son » pour désigner aussi bien les phonèmes que les groupes consonantiques (par exemple /cl/ ou /tr/). On peut désigner l'attaque par la formule : « ce qu'on entend au début du mot (ou de la syllabe) », et utiliser le terme de « rime » en précisant systématiquement que « c'est le son qu'on entend à la fin du mot (ou à la fin de la syllabe) ».

 

- Distinguer les sons constitutifs du langage, en particulier les voyelles, a, e, i, o, u, é, et quelques consonnes en position initiale (attaque) ou en terminale (rime) dans les mots. Commencer par les consonnes continues (F, S, CH, V, Z, J, L, R, M, N, GN) qui sont plus simples à discriminer que les consonnes non continues (par exemple P, T, K, B, D, G). Lors de l'introduction du son des lettres, il convient de ne pas oublier que les consonnes ne peuvent être prononcées que si elles sont suivies d'une voyelle, /p/ est imprononçable mais la différence entre /pa/ et /a/ montre l'existence de ce phonème.

- Localiser un son dans un mot (début, fin).

- Discriminer des sons proches (f/v, s/ch, s/z, ch/j).

 

2) S'acheminer vers le geste de l'écriture

En parallèle aux exercices phonologiques, pratiquer des exercices graphiques conduisant à la maîtrise des tracés de base de l’écriture : réaliser en grand cercle, verticale, horizontale, enchaînement de boucles, d’ondulations, sur un plan vertical (tableau), puis horizontal (table).

 

3) Connaître et reconnaître les lettres de l'alphabet, et les associer avec les sons qu'elles représentent

- Faire correspondre lettre et son pour quelques voyelles et quelques consonnes, quand la forme sonore est bien repérée.

- Combiner les lettres afin d'introduire des mots phonétiques courts.

- Utiliser l'alphabet mobile, constitué de lettres cursives d'une dizaine de centimètres en bois, plastique ou carton, pour écrire ses premiers mots simples d'une seule syllabe, puis de deux... en décomposant et articulant chaque son du mot.

 

4) Apprendre le geste de l'écriture

En parallèle aux derniers exercices phonologiques et à la découverte du principe alphabétique :

- Après avoir appris le son qui est transcrit par une lettre, tracer cette lettre en écriture cursive.

- Copier en écriture cursive de petits mots simples dont les correspondances entre lettres et sons ont été étudiées: écrire en contrôlant la tenue de l’instrument et la position de la page ; s’entraîner à recopier les mots.

- Écrire son prénom en majuscules d’imprimerie en respectant l’horizontalité et l’orientation de gauche à droite.

- Voici aussi des exercices de lecture et d'écriture motivant l'initiation de l'apprentissage : recettes de cuisine, nom et prénom de la famille et des amis, adresses, notices des jeux et des instruments, planning des activités, calendrier, nom des rues, affiches...

 

5) Quelques préconisations et pratiques de Maria Montessori pour l'apprentissage de l'écriture

La main de l'enfant de moins de six ou sept ans est pour l'écriture dans sa période précieuse de sensibilité motrice, en laquelle la mémoire musculaire est particulièrement réceptive.

Grâce à la manipulation de matériel spécifique, l'enfant assouplit sa main et pratique très tôt « la pince » (le pouce et l'index qui forment ensemble une pince). Ainsi, il se prépare inconsciemment à l'acquisition d'une main prête à écrire. Dans de nombreux exercices, les gestes s'enchaînent de la gauche vers la droite et du haut vers le bas, sens de l'écriture de notre culture. Le dessin aussi rend la main habile à manier l'instrument d'écriture.

Exemples d'exercices :

- avec les formes géométriques (pièces en bois encastrées, avec un bouton au centre), l'enfant va s'entraîner à assouplir son poignet en traçant des cercles, des carrés, des triangles... L'enfant prend les formes par les boutons en utilisant « la pince ».

- le toucher de lettres de l'alphabet en papier rugueux appliquées sur de petits cartons lisses, sert à fixer à la fois la mémoire motrice et la mémoire visuelle de la lettre. L'adulte utilise la main droite puis la main gauche pour toucher à la fois avec l'index et le majeur le contour des lettres, puis il prononce le son de la lettre. Ensuite l'adulte demande à l'enfant de montrer et de nommer. On présente également les phonèmes rugueux.

- tracer des lettres dans la semoule fine.

- puis l'enfant trace la lettre sur une interligne d'une feuille de papier.

 

Un autre moyen motivant l'apprentissage du langage écrit et de l'écriture est la communication des enfants avec d’autres enfants qui ne sont pas présents, par exemple par la réalisation d'un journal d'expression libre, qu'ils échangent avec ceux réalisés par d’autres enfants. En effet les enfants, comme tout être humain, sont avides de communication.

 

L'enfant sent ainsi la valeur, le sens, la nécessité, la portée individuelle et collective de l'écriture et de la lecture.

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